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L'accès
à l'eau, défi mondial
LEMONDE.FR|
15.03.06 | 14h25 • Mis à jour le 15.03.06 | 14h25
Plusieurs Une
arrivée d'eau potable et des toilettes : ces installations,
si familières aux yeux des habitants des pays riches, manquent
encore dramatiquement au sud de la planète. En Amérique
du Sud, en Afrique, en Asie, plus d'un milliard d'humains n'ont
pas accès à une eau saine, et 2,6 milliards à
un assainissement de base.
Les conséquences
sont graves. L'eau insalubre est la première cause de mortalité
sur la planète, devant la malnutrition. Chaque année,
8 millions de personnes meurent de maladies liées à
la présence d'eaux stagnantes ou polluées, comme le
choléra, la diarrhée ou la typhoïde. La moitié
sont des enfants de moins de cinq ans.
Le 4e Forum
mondial de l'eau, qui doit rassembler plusieurs milliers de participants
du 16 au 22 mars à Mexico, sera l'occasion de rappeler ces
faits. "L'eau est le premier facteur de développement,
affirme Loïc Fauchon, président du Conseil mondial de
l'eau (CME). Si on ne règle pas cette question, on laisse
galoper des maladies qui déciment la population, mais on
entrave aussi l'accès à l'éducation et la participation
au développement économique."
Car lorsque
l'eau manque, les femmes et les enfants, chargés de cette
corvée, sont contraints à des kilomètres de
marche chaque jour. L'autre solution est d'acheter l'eau potable
à des intermédiaires, porteurs ou propriétaires
de camions-citernes. Mais elle est alors payée au prix fort,
sans garantie de qualité.
Les Nations
unies ont fixé un cap, dans le cadre des Objectifs de développement
du millénaire (ODM), qui définissent les efforts à
fournir pour lutter contre la pauvreté. Sur la question de
l'eau, le but est de réduire de moitié, d'ici à
2015, la proportion de personnes n'ayant pas accès à
l'eau et à l'assainissement. Accéder à l'eau
potable, c'est disposer de 20 litres d'eau saine par personne, disponibles
à moins d'un kilomètre.
"Les objectifs
du millénaire correspondent au niveau où en était
la France dans les années 1930, avec de l'eau au robinet
dans les grandes villes et au puits dans les campagnes, résume
M. Ténière-Buchot. Pour l'assainissement, ils correspondent
à la France des années 1960." L'assainissement
de base correspond à une simple évacuation des eaux
usées par les égouts, et non à leur traitement
avant le rejet dans le milieu naturel. En France, il a été
généralisé seulement à partir des années
1980.
Le défi
est donc colossal : les pays en développement doivent réaliser
en quelques années ce que les pays riches ont mis deux siècles
à construire. Pour atteindre les Objectifs du millénaire,
260 000 personnes supplémentaires devraient être raccordées
chaque jour au réseau d'eau potable et 370 000 à l'assainissement.
De plus, ces pays doivent faire face à une explosion démographique.
Si un tiers de la population ciblée vit en milieu rural,
les deux tiers habitent les bidonvilles de mégapoles en croissance
exponentielle et anarchique. En 2030, les deux tiers de la population
mondiale vivront dans des villes, dont 2 milliards de personnes
dans des bidonvilles. Cette population urbaine pauvre sera la principale
victime du manque d'eau.
"Nous
ne sommes pas bien placés pour remplir les Objectifs du millénaire,
prévient M. Fauchon. En étant optimiste, on peut dire
que nous faisons du surplace. Il faut sonner le tocsin." Les
disparités s'accroissent : si la Chine et l'Inde sont en
bonne voie pour l'eau potable, grâce à leur croissance
économique, la situation de l'Afrique s'aggrave. Sur l'assainissement,
les progrès se font attendre partout.
Contrairement
aux idées reçues, l'impuissance de la communauté
internationale et des Etats concernés n'est pas liée
au manque de ressources en eau. Ainsi, dans les pays d'Afrique équatoriale
ou d'Amérique latine, où l'eau est abondante, entre
la moitié et le quart de la population n'a pas accès
à une eau saine. Au contraire, dans certains pays arides,
le service est assuré à 100 %. Car les raisons de
la crise sont avant tout politiques et financières. Si l'eau
est disponible gratuitement dans le milieu naturel, l'acheminer
vers les consommateurs et l'évacuer réclame une volonté
politique et des moyens.
"Pour
un Etat, il est plus simple de s'impliquer dans la distribution
de l'énergie ou dans les grandes infrastructures, pour lesquelles
la demande sociale est forte et qui peuvent être gérées
de façon centralisée, explique Pierre Victoria, directeur
des relations internationales chez Veolia-eau. L'eau est une ressource
de proximité qui ne peut pas se transporter, et doit être
pensée localement." M. Fauchon résume l'enjeu
d'une phrase : "L'eau potable vaut bien le téléphone
portable. Il nous faut convaincre, poursuit-il, que l'eau doit passer
avant l'implantation d'antennes-relais, la construction d'aéroports
neufs ou de routes qu'on ne pourra pas entretenir." Question
de volonté politique donc, mais aussi de moyens financiers.
Les investissements nécessaires sont lourds et peu rentables
à court terme. Selon diverses estimations, les investissements
nécessaires pour atteindre les Objectifs du millénaire
sont évalués entre 7,5 et 25 milliards d'euros annuels.
L'aide au développement,
qui s'élève aujourd'hui à quelque 4 milliards
d'euros par an, et dont l'effet de levier sur les autres financements
est important, devrait doubler pour atteindre l'objectif, selon
le CME. Or la part de l'aide internationale affectée à
l'eau stagne, tandis que d'autres postes, comme l'aide d'urgence,
explosent.
Devant le manque
d'investissements publics, les institutions monétaires internationales
ont encouragé la privatisation des services d'eau. Une politique
très contestée. "En prenant le contrôle
de l'eau potable, ressource vitale qui se raréfie, elles
(les compagnies privées) tiennent le monde entre leurs mains",
écrivent Roger Lenglet et Jean-Luc Touly dans L'Eau des multinationales
(Fayard, 2006). "La ressource reste un bien commun et public,
répond Dominique Pin, directeur chargé du développement
durable chez Suez-environnement. La puissance publique doit définir
les objectifs, l'entreprise privée apporter son savoir-faire."
Certains échecs
cinglants, subis notamment par Suez en Amérique du Sud, où
elle fut confrontée à la fois à la contestation
des populations devant le prix du service et à des crises
politiques et financières, modèrent les ambitions.
"Les résultats atteints par le secteur privé
n'ont souvent pas été à la hauteur des attentes",
relève le rapport des Nations unies sur la mise en valeur
des ressources en eau, publié le 9 mars. Le rapport estime
malgré tout qu'il "ne faut pas faire une croix sur l'action
du secteur privé". Mais les grandes compagnies, qui
desservent aujourd'hui 3 % de la population mondiale, sont "très
prudentes", reconnaît M. Pin.
Un autre espoir
se dessine aujourd'hui : voir les collectivités locales s'approprier
la question de l'eau et remédier à la "crise
de la gouvernance" diagnostiquée par les Nations unies.
Car, si des financements sont alloués à l'eau, encore
faut-il qu'ils atteignent les bons destinataires.
"Cette
ressource ne sera bien utilisée que si la gestion s'opère
au plus près des utilisateurs", résume Jean-François
Donzier, directeur de l'Office international de l'eau (OIE). "Le
pouvoir central dans les pays pauvres n'est pas toujours vertueux,
explique M. Ténière-Buchot. Plus on répartira
la manne financière par petites sommes, plus la corruption
deviendra difficile." Enfin, l'intégration des populations
locales est une condition indispensable de la réussite. "Elles
doivent impérativement prendre part à la construction
et à la gestion des infrastructures", affirme Christophe
Le Jallé, coordinateur du programme Solidarité-eau,
qui travaille en Afrique.
Un autre débat
surgit alors, celui du prix de l'eau et du financement du service.
Qui doit payer ? Les consommateurs, les contribuables, les deux
? "L'aide internationale a un rôle très important
à jouer pour les infrastructures, mais le fonctionnement
doit être financé nationalement et localement, quitte
à mettre en place des mécanismes de péréquation
entre les différentes catégories de population selon
leurs revenus", analyse M. Le Jallé. Selon cette ONG,
c'est le meilleur moyen d'impliquer la population afin d'assurer
le fonctionnement des infrastructures après leur construction.
Et d'empêcher, comme il arrive souvent, que des réseaux
soient laissés à l'abandon après leur construction,
faute de volonté, de compétences locales et de moyens.
Gaëlle
Dupont
Article paru dans l'édition du 16.03.06
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