| EAU
PRIVÉE OU PRIVÉS D'EAU ?
L'enjeu de la gestion de l'eau.
PPP : Prévention, Pérennisation,
(Bien) Public ? Non. Partenariat Public-Privé ! C'est sur
la base du «modèle» français que la Banque
Mondiale et le Fonds Monétaire International (FMI) pensent,
conçoivent et organisent la sauvegarde et le sauvetage d'un
des biens les plus essentiels et les plus menacés de l'Humanité
: L'EAU.
«Allier la vertu du Public
à l'efficacité du Privé au sein d'un partenariat»
: voilà posée, au travers d'une formule toute simple
et tranchée, la justification de la délégation
de service Public.
«Les ressources naturelles
sont inépuisables» [1] et «La population a de
mauvaises habitudes... Il faut apprendre aux gens à se baigner
une fois par jour, à arroser leurs plantes, à laver
leurs voitures...» [2]
deux citations qui font écho au système mis en place
et qui interpellent quant au rôle que jouent les «industriels»
de l'eau et les investisseurs privés dans la préservation
et la pérennisation de la ressource.
«L'eau est un bien social, mais aussi économique»
[3].
Qu'est-ce qu'un bien économique
sinon une marchandise ? Un bien commun à tous, un bien social,
une ressource vitale à la survie individuelle et collective
doit-elle être gérée par la main («invisible»
?) de quelques-uns ou les choix de tous ? Ces trois grandes problématiques
se posent pour nombre de ressources et de services publics, mais
la question de l'eau touche à toutes les dimensions de l'être
humain, à sa nature même (elle est l'un des premiers
constituants du corps humain), à ses activités
(industrielles, agricoles, loisirs,...) en passant par certains
grands principes qu'il tente d'établir comme étant
universels (le droit à la vie entre autres et donc l'égalité
d'accès à certaines ressources essentielles). Cette
question est aussi présente à tous les niveaux géographiques,
de la ville au niveau planétaire en passant par les échelles
nationale et continentale. Elle se pose enfin en terme de choix
politique, le citoyen devant reprendre dans ce domaine toute la
place qui lui revient en pesant sur les décisions qui engagent
non seulement l'individu, mais aussi la collectivité présente
et surtout à venir.
Se
pencher sur la situation locale c'est, avec une bonne perspective,
se donner les moyens d'agir à tous les autres échelons.
Le Partenariat Public Privé,
«la vertu du Public» et «l'efficacité du
Privé»
D'où le «Privé»
tire-t-il son efficacité ? Du marché, car il fonctionne
selon la règle (dans l'idéal libéral) du libre
échange. Cette règle consiste à mettre en relation
l'offre et la demande pour parvenir à une solution satisfaisante
pour chacune des parties grâce au jeu de la concurrence libre
et non faussée (pour ceux qui auraient un blanc concernant
cette notion, reportez-vous au «projet» de Traité
Constitutionnel Européen).
Dans le cas du captage, du
traitement et de la distribution de l'eau, à quel niveau
s'exerce ce «jeu» de la
concurrence ?
Au niveau du captage, il est
difficile en pratique d'exploiter une même ressource (nappe
ou cours d'eau) sur une zone géographique relativement restreinte
en faisant appel à plusieurs exploitants (en France comme
dans le monde entier, l'eau est d'abord issue de ressources locales,
si on met à part les eaux de source ou minérales).
La multiplication des points d'entrée entraînerait
une surexploitation et une dégradation accrue de la ressource.
Dans le Loiret, la ressource provient essentiellement de captages
d'eau souterraine (environ 240 captages en eaux souterraines).
Au niveau du traitement de
l'eau, on imagine mal comment pourrait s'organiser une quelconque
concurrence à partir de points de prélèvement
uniques pour une zone géographique donnée. Même
remarque pour la
distribution, à moins de construire un réseau par
distributeur, ou d'envisager des créneaux horaires de distribution
pour chaque opérateur dans l'unique réseau.
On voit donc que, en pratique,
pour une ressource issue d'une zone géographique bien délimitée
et qui doit être distribuée localement au travers d'un
réseau relativement encombrant et long à mettre en
place, il n'est pas possible de multiplier les opérateurs.
Seul un opérateur unique peut exploiter et gérer le
système de distribution des eaux.
En théorie, la concurrence
citée précédemment s'exerce au moment du choix
dudit opérateur. Le plus souvent, les contrats passés
avec l'opérateur sont signés pour une durée
d'au moins 20 ans et les clauses de renégociation qu'ils
comportent sont en pratique très peu utilisées (moins
de 3 % des contractants y ont recours par an). De plus, la mise
en balance entre solution privée et solution publique est
rare dans une
France dont 75 à 80 % de la population est desservie par
les trois grands industriels de l'eau que sont La Lyonnaise, Veolia
et la SAUR. De même, la concurrence entre opérateurs
privés reste toute théorique
puisque ceux-ci se sont le plus souvent entendus pour se partager
les marchés. Parfois aussi le système de mise en concurrence
est impossible de fait, car le seul accès à la ressource
est détenu par un unique
opérateur, privé bien entendu. C'est le cas à
Saint Jean de la Ruelle, comme nous allons le montrer par la suite.
Ainsi, si la concurrence est
totalement absente des choix liés au secteur privé,
sur quoi repose l'efficacité du système mis en avant
au sein du PPP ? En réalité, l'enjeu économique
(et politique) principal de la gestion de l'eau (mais c'est aussi
le cas pour d'autres types de services) réside dans le choix
entre monopole privé (oligopole à l'échelle
nationale) ou public. La situation de l'agglomération d'Orléans
est intéressante car elle regroupe plusieurs cas de figure
assez représentatifs des options possibles. Les trois opérateurs
privés sont représentés : la SAUR (Groupe Bouygues)
sur Fleury les Aubrais, la
Compagnie Générale des Eaux (Veolia ex Vivendi Environnement)
sur Olivet et la Lyonnaise des Eaux (Groupe Suez) sur Orléans
; Semoy, St Jean de Braye, St Denis en Val et St Jean le Blanc à
l'est, St Privé St Mesmin au sud-Ouest et Ormes au Nord-Ouest
ont aussi délégué leur service public de l'eau
; les autres communes fonctionnant en régie municipale.
Saint Jean de la Ruelle fait
face aujourd'hui à une situation particulière : ses
accès à la ressource sont depuis 2001 considérés
comme non protégeables, et il lui faut maintenant trouver
de façon urgente une solution pour la fourniture en eau de
ses habitants.
Une première possibilité
consisterait à se raccorder au réseau de distribution
d'Orléans en achetant l'eau à la Lyonnaise, seule
option mise en avant par la municipalité de St Jean jusqu'à
ces dernières semaines.
La seconde possibilité,
prise en compte depuis peu par la municipalité reposerait
sur le raccordement au réseau de Saran, qui, grâce
à de nouveaux forages, se retrouve en capacité (sur
le plan quantitatif et qualitatif) d'alimenter plusieurs communes
de l'agglomération dans un cadre intercommunal de gestion
publique. On voit que, même si une mise en balance de deux
options existe, elle n'est pas du type mise en concurrence de plusieurs
opérateurs mais plutôt confrontation de deux modèles
de gestion aux intérêts divergents.
La présentation actuelle
du problème «EAU», que ce soit au travers des
médias ou des institutions, porte essentiellement sur trois
aspects : la raréfaction (aspect quantitatif lié à
la sécheresse), les catastrophes
(dégâts causés par les inondations), et la qualité
de l'eau distribuée, seul point présenté de
façon relativement positive. Les deux premiers aspects sont
encore souvent considérés par la plus grande majorité
comme des phénomènes naturels dont l'homme serait
la victime. Ainsi les solutions avancées consistent-elles
bien souvent à rechercher des moyens de domestication (barrages,
aménagement et protection des zones inondables) et l'accès
à de nouvelles ressources («Les ressources naturelles
sont inépuisables»). Or l'homme est ici, comme dans
beaucoup d'autres domaines, avant tout victime de ses pratiques,
de ses méthodes et de son absence totale d'anticipation,
bref de son aveuglement.
Le troisième élément
que l'on retrouve mis en avant au travers des médias mais
aussi des publications d'institutions (Agences de l'Eau, Direction
Générale de la Santé, Office International
de l'Eau...), sans parler des campagnes de publicité orchestrées
par le syndicat des «industriels» de l'eau, porte sur
la qualité de l'eau distribuée au robinet. Et là,
la tendance est à l'optimisme. Cependant, s'il est vrai que
les normes (plus sévères) sont mieux respectées
(en distribution), ce n'est pas le fait d'une amélioration
de la ressource mais la conséquence de traitements supplémentaires
avant distribution et surtout de l'abandon
des ressources trop polluées, non-conformes ou improtégeables.
[4]
Ainsi, dans le Loiret, ce sont
plusieurs dizaines de captages qui ont été abandonnés
sur plus de quinze ans. Sur St Jean de la Ruelle, l'abandon des
trois captages résulte de l'impossibilité de mettre
en place les
périmètres de protection prévus par la loi
(du fait de leur localisation en zone trop urbaine).
En outre, environ la moitié
de la superficie du département du Loiret est classée
en zone vulnérable (risque de pollution lié à
l'activité humaine important et/ou protection naturelle de
la ressource faible).
Face au problème de
pollution de la ressource, l'intérêt de l'opérateur
privé est-il le même que celui de la puissance publique
? Une dépollution génère, pour un «industriel
de l'eau, une plus-value. Quel investisseur privé se plaindrait
d'un bénéfice supplémentaire ?
Dans le cas d'une gestion
publique, au contraire, c'est un coût supplémentaire.
La raréfaction et la
pollution de la ressource, qui sont les deux grandes problématiques
actuelles de la gestion de l'eau, sont liées essentiellement
à une agriculture productiviste à l'extrême
et autodestructrice à terme, à des méthodes
de production très gourmandes en eau (plusieurs centaines
de m3 pour la production d'une voiture) et à un développement
irraisonné de la consommation en eau des particuliers
(laver la voiture, arroser le jardin...). Les réponses à
cette fuite en avant vers toujours plus de consommation sont connues
: le retour à une production agricole locale et plus respectueuse
de l'environnement (productions bio, Associations pour le Maintien
d'une Agriculture Paysanne AMAP, etc.), une réflexion sur
sa consommation d'eau (économies d'eau, satisfaction des
besoins essentiels et non superflus : consommation humaine et hygiène)
mais aussi sur sa consommation d'une façon plus générale.
On le sait, le monde, en matière
d'eau, se met à l'heure française et passe peu à
peu sous la coupe des trois grandes multinationales de l'eau françaises.
Avec quels moyens sont-elles parties à la conquête
de cet immense marché captif (quel être humain peut
se passer d'eau ?) ? Avec la rente de l'eau engrangée grâce
à la délégation de service public devenu le
modèle dominant en France (et aussi sur l'agglomération
en pourcentage de la population desservie et non en nombre de communes).
Non seulement les bénéfices
amassés leur permettent de s'imposer dans le domaine de l'eau
(alliances, rachats de concurrents) mais aussi d'étendre
leurs activités aux domaines des déchets et de l'énergie
pour rester dans le champ assez large de l'environnement, ainsi
qu'à ceux des médias ou de l'immobilier, domaines
n'ayant plus rien à voir avec l'eau.
Peut-on parler « d'industrie
» de l'eau ? Quel est le degré de transformation, de
création, de valeur ajoutée par rapport à la
ressource, surtout si l'objectif à terme est la plus grande
viabilité de la ressource? Il s'agit bien là d'un
exemple type de la logique du modèle économique dominant
: on crée la pollution et ce faisant on génère
un nouveau marché (de dépollution). Dans
les pays pauvres, le système du Partenariat Public Privé
est un véritable obstacle à l'accès à
l'eau potable pour les populations. En effet, la puissance publique
étant quasiment inexistante (du fait des réformes
structurelles imposées par la Banque Mondiale et le FMI),
les investisseurs privés se contentent bien souvent de faire
avec l'existant et de développer un réseau et un service
auprès des seules populations solvables (une minorité).
On assiste même souvent à un véritable vol des
infrastructures publiques existantes avec captation de l'usufruit
des
installations. On voit que des choix locaux peuvent mener à
la création et au renforcement d'acteurs et d'un système
qui font obstacle à l'exercice d'un droit élémentaire
: l'accès à l'eau potable.
Notes :
[1] Jean-Baptiste Say (1767-1832),
disciple et vulgarisateur d'Adam Smith.
[2] M. Alvaro Larrea Alarcon,
ingénieur du fonds national de développement régional
(Bolivie).
[3] Denis Cravel, Spécialiste
de l'eau à la banque interaméricaine de développement
(BID).
[4] La Loi fait obligation
de mettre en place des périmètres de protection des
ressources en eau destinées à la consommation humaine.
Ils ont pour objet de protéger
la ressource en maîtrisant l'implantation des activités
polluantes et en réglementant certaines pratiques à
son abord, en application du Code de la Santé Publique et
de la loi sur
l'eau.
Groupe Eau ATTAC 45
Décembre 2005
Sites à consulter :
http://www.blueplanetproject.net/french/
http://www.acme-eau.com/
http://eau.apinc.org
http://www.france.attac.org/r43
A lire :
Manière de
voir n°65 La ruée vers l'eau
L'Eau de Vivendi. Les Vérités inavouables.
Plongée dans les abysses de l'Empire, de Roger
Lenglet et Jean-Luc Touly, Alias/Patrick Lefrançois, 192
p., 17,95 euros.
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