Our planet.

 

 

 

 

 

n° 3225 du Jeudi 11 Janvier 2007

 

 

Par ici le déluge...

Y'a plus de saison ! Ce refrain correspond à une réalité le réchauffement, et donc le dérèglement climatique. Alors que les politiques commencent à se saisir de ce défi majeur, aperçu de ce qui pourrait nous tomber sur la tête ou nous submerger.

Des téléspectateurs regardant avec appréhension les prévisions météorologiques. C'est peut-être ce qui nous attend demain. Le climat va-t-il devenir une source permanente d'angoisse? Les premiers signes du réchauffement climatique se font sentir dès à présent. S'ils s'accentuent, les changements ne se traduiront pas seulement par une hausse des températures. La planète, la biodiversité et les sociétés humaines en seront bouleversées. Panorama des mutations à venir, dont une grande partie n'est que la conséquence de nos actes.


ÇA CHAUFFE !
C'est incontestable, le thermomètre grimpe. 2005 a été l'année la plus torride enregistrée en cent cinquante ans de mesures météorologiques, suivie de l'année 1998, puis 2002, 2003, 2004, 2001... Les dix années les plus chaudes de l'ère industrielle se comptent parmi les quinze dernières années. « Les mesures réalisées à partir de 1860 et les extrapolations sérieuses menées sur les siècles précédents permettent d'affirmer que jamais, en mille ans, la température n'avait crû autant en si peu de temps», assène Frédéric Denhez, ingénieur en environnements (1).

 

Le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (Giec), créé en 1988 dans le cadre de l'Onu, a pour mandat « d'expertiser l'information scientifique, technique et socio-économique qui concerne le risque de changement climatique provoqué par l'homme». Il constate une augmentation de température moyenne d'environ 0,7°C depuis un siècle. Pendant 400000 ans, des périodes plus tempérées, voire chaudes, ont toujours succédé aux longues ères glaciaires qui ont vu la température moyenne baisser jusqu'à -9°C. Connaîtrait-on actuellement une de ces périodes de redoux ? C'est l'argument de ceux qui jugent les écolos, climatologues et scientifiques du Giec catastrophistes. Problème: «Cette récente montée de la température coïncide avec un accroissement rapide des émissions de gaz à effet de serre atmosphérique résultant de l'activité humaine», précise la Nasa. Durant 420000 ans, la concentration moyenne de C02 dans l'atmosphère, estimée grâce aux relevés effectués dans les profondeurs glacées de la banquise, véritables archives climatiques mondiales, n'a jamais dépassé un certain niveau: 295 ppm (partie par million). En 2005, la concentration de C02 dépassait le seuil de 380 ppm, explosant tous les records. Pire, le Giec estime que si rien n'est accompli pour limiter la libération de C02, le seuil « critique » de 450 ppm sera atteint en 2030. D'ici à 2100, la température s'accroîtra encore de 1,4 à 5,8°C, présagent les experts internationaux. Ce sera alors la plus forte hausse de température jamais enregistrée en 400000 ans. Toute la planète ne connaîtra pas uniformément une même bouffée de chaleur. L'hémisphère nord se réchauffe beaucoup plus vite que le sud de l'équateur. En vingt ans, le mercure a progressé de 0,8°C par rapport à la moyenne de la période 1961-1990 (15,8°C), contre 0,2°C pour l'hémisphère sud. Le réchauffement variera en fonction de la géographie, de l'évolution des courants marins -ainsi, l'Europe pourrait tout aussi bien se rafraîchir si le Gulf Stream venait à disparaître- et du rôle stabilisateur des océans. Les pôles demeurent les plus sensibles au changement climatique.

 

BANQUISES ET GLACIERS FONDENT
Autour du pôle Nord, la calotte glaciaire couvrait environ 13 millions de km' en 1900. En un siècle, deux millions de km' de désert blanc ont fondu, selon l'Office météorologique mondial, soit 15 % de la banquise arctique. Le pôle Sud s'est, lui, réchauffé de 3°C entre 1974 et 2000. Même si l'accélération de la fonte y est préoccupante, environ 250 km' de glace par an pour la partie occidentale, selon des chercheurs britanniques, la calotte polaire antarctique semble stable pour au moins un siècle. Heureusement! Si sa partie orientale, qui compte les glaciers les plus massifs, se disloquaient entièrement, le niveau des mers monterait de... 64 mètres! Ailleurs, le bilan n'est pas meilleur. Au large de l'Alaska ou de la Sibérie, l'épaisseur moyenne de la glace de mer s'est rétrécie de moitié. Sur terre, du plateau d'Argentières, dans les Alpes, aux étendues gelées et géantes du Spitzberg norvégien, aucun glacier mondial n'est épargné. «Leurs fronts ont même, en Europe, reculé derrière la limite maximale de retraite qu'ils avaient atteinte... il y a cinq mille ans», constate Frédéric Denhez. Reste que la corrélation entre fonte des glaciers terrestres et réchauffement demeure difficile à établir. Le recul des glaciers a commencé, selon les continents, entre 1800 et 1950. Donc, avant l'accélération du réchauffement dû à l'effet de serre.

 

DES ESPÈCES ANIMALES MIGRENT
Lors du tsunami du 26 décembre 2004, nombre d'animaux côtiers avaient pressenti l'arrivée de la déferlante et s'étaient mis à l'abri. Cette fois, les animaux du globe s'adaptent aux changements, imperceptibles mais progressifs, de leur environnement. Insectes et papillons progressent vers le Nord au rythme de dix kilomètres par décennie. Les moustiques se sentent de plus en plus à leur aise en altitude. Le renard roux des zones tempérées chasse désormais sur les terres de son cousin polaire, le renard blanc. L'oie cendrée s'arrête en Méditerranée sans poursuivre jusqu'en Afrique tropicale. Des poissons tropicaux s'installent au large de la Corse. Les bancs de morues investissent l'Atlantique Nord...

Comme la faune, la flore s'acclimate. Aux latitudes les plus froides, le climat tempéré gagne sur le climat boréal au rythme de 160 km par degré supplémentaire de réchauffement. La taïga remplace la toundra, qui s'installe à la place du permafrost, là où le sous-sol est gelé en permanence. Il va bientôt falloir revoir l'enseignement de la géographie! Profitant de l'augmentation du taux d'humidité dans l'air, les arbres poussent plus haut et plus vite.

«Les chênes du centre de la France sont ainsi près de dix mètres plus haut qu'en 1900. Comme la plupart des autres espèces, ils bourgeonnent également plus tôt, perdent leurs feuilles plus tard, ce qui a prolongé de près de dix jours leur période de croissance», précise Frédéric Denhez. L'élagage promet d'être une activité d'avenir. Feuillus et fleurs remontent aussi progressivement vers le Nord, ou gravissent des pentes jusque-là réservées aux conifères.


VERS LA SIXIÈME EXTINCTION ?
Encore faut-il que les espèces «lentes », comme le chêne, aient le temps de se déplacer. Si un changement brutal de climat intervient, certaines espèces, en particulier végétales, risquent de s'éteindre. C'est déjà le cas pour le corail, qui supporte mal la hausse de température des eaux de surface. Le krill -ces minuscules crevettes indispensables à la chaîne alimentaire marine, et dont se nourrissent cétacés, calmars et poissons- se fait plus rare en raison de la diminution des courants froids venus des profondeurs. Selon certains biologistes, l'homme serait luimême responsable d'une «sixième eninction». Le rythme actuel de disparition d'espèces, une quarantaine par jour, approcherait celui des cinq grands cycles d'extinction, dont celle des dinosaures, enregistrés depuis l'apparition de la vie. Cette « sixième extinction » est cependant parüculière : elle est due en grande partie aux activités humaines, la déforestation ou la pêche intensive s'ajoutant à l'effet de serre.

 

PLUS DE CATASTROPHES NATURELLES ?
Impossible d'affirmer avec certitude que la violente tempête qui a soufflé sur l'Hexagone en décembre 1999 ou que l'étouffante et meurtrière canicule de 2003 sont des conséquences directes du réchauffement. Les modèles scientifiques sont trop récents et les facteurs déclenchant ces phénomènes, par nature extrêmes, trop nombreux. Le réchauffement influera-t-il nécessairement sur ces catastrophes? Les présomptions sont fortes. Il est difficile de prévoir combien de tornades, d'ouragans, de canicules ou de vagues de froid interviendront si le thermomètre augmente. Il sera encore plus compliqué d'anticiper là où ces événements se produiront plus particulièrement. Mais plus les données climatiques -température de l'air et des mers, pression atmosphérique, taux d'humidité... - s'écarteront des moyennes enregistrées depuis un siècle, plus des événements inhabituels risqueront de nous surprendre. Tous les indices tendent à confirmer cette hypothèse. Les ouragans tropicaux, par exemple, à l'image de Katrina qui a dévasté La NouvelleOrléans en 2005, sont conditionnés par une température des eaux de surface à 27°C ou plus. L'océan Atlantique étant de plus en plus chaud, il existe donc davantage de probabilités que ces ouragans tropicaux se multiplient.

S'il n'y avait que les tempêtes... Selon l'Organisation mondiale de la santé (OMS), le nombre de grandes inondations a presque doublé entre 1990 et 1999 (110 contre 66), de même que le nombre des victimes. Rien d'étonnant: «L'accroissement des températures augmentant l'évaporation, il n'est pas surprenant que les précipitations (pluie, neige, grêle) aient augmenté, en volume, de 2% en un siècle. Un chiffre faible à l'échelle de la planète, mais qui ne doit pas faire oublier les disparités géographiques. Certaines régions, comme le pourtour méditerranéen, se sont asséchées. Au contraire, le nord et le centre de l'Europe ont vu leurs précipitations croître de 10 à 40%», observe Frédéric Denhez. D'où des inondations de plus en plus fréquentes en Allemagne ou le long du Danube.

A l'inverse, en d'autres lieux, les vagues de chaleur s'accentuent. Conjuguées au phénomène El Nino dans le Pacifique (le réchauffement des eaux de surface sur une très grande étendue) qui détourne les pluies des moussons, ces perturbations provoquent alternativement de terribles sécheresses ou des pluies diluviennes. En 1997 et 1998, cinq millions d'hectares de forêts indonésiennes sont partis en fumée, aggravant davantage la concentration de C02 dans l'atmosphère. Cette année, les habitants des zones rurales ont dû fuir inondations et coulées de boue.

 

 

LA MONTÉE DES EAUX
L'Humanité devra-t-elle prochainement recourir à une nouvelle arche de Noé? Car les eaux montent: de 2,5 mm par an en moyenne, selon les mesures des satellites européens Topex et Poséidon. Cette élévation n'est pas unilatérale : tandis que, chaque année, les eaux des fjords norvégiens grimpent de 3 mm, la Méditerranée gagne 1 mm dans les calanques marseillaises. Contrairement à une idée reçue, ce n'est pas la fonte de la banquise qui fait monter le niveau des océans. La banquise arctique flotte, en partie immergée, et occupe donc déjà le volume qu'elle prendrait si elle fondait. C'est davantage la disparition des glaciers terrestres et de la calotte glaciaire du Groenland ou de l'Antarctique qui contribuent à l'élévation des mers. Surtout, les océans se réchauffent et l'eau se dilate, occupant dont plus d'espace. De-puis 1890, la température des eaux de surface a grimpé de 0,6°C. Ce qui se traduit par une élévation de 6 cm. Ajoutons le surplus d'eau provenant de la fonte des glaciers terrestres, et on obtient une montée du niveau des mers entre 10 et 25 centimètres en un siècle.

Du fait de l'inertie thermique (l'eau se réchauffe beaucoup plus lentement que l'atmosphère), les océans continueront à s'élever, même si la température de l'air se stabilise. Si aucune mesure n'est prise, le niveau des mers montera d'un demi-mètre d'ici un siècle, avec tous les problèmes de tempêtes, d'érosion ou de stabilité des sols que cela engendre. Un milliard deux cents millions de personnes vivent à moins de trois mètres au-dessus du niveau des mers. Les deltas du Nil, du Niger, du Mékong ou du Gange (au Bangladesh), avec leur eau douce et leurs richesses agricoles, sont dès à présent concernés. Plus inquiétant, seize mégalopoles sont situées sur des zones côtières, dont New York, Lagos, Jakarta ou Tokyo, et directement menacées. Les Pays-Bas viennent de voter un plan de renforcement de leurs digues. Tous les pays n'en auront pas les moyens.


UN FLOT DE RÉFUGIÉS CLIMATIQUES
Tuvalu, Shishmaref... Ces noms viennent d'entrer dans l'Histoire. Le premier est un minuscule État de 26 km' et de 11600 citoyens, posé sur un récif corallien au milieu du Pacifique. Le second est un petit village eskimo de six cents âmes bâti sur du sable gelé -le permafrost- d'Alaska, face au détroit de Béring. Leurs habitants ont en commun d'être les premiers à devoir officiellement déménager pour cause de réchauffement. Le point le plus haut de l'archipel de Tuvalu culmine à... 4,5 m au-dessus des eaux turquoises. Ce paradis pour touristes risque de se transformer en Atlantide miniature, la montée des océans se conjuguant à l'affaissement du récif corallien. L'île est de plus en plus soumise aux violentes tempêtes et aux marées d'équinoxe. Les jours du 189e Etat à avoir adhéré aux Nations-Unies, en septembre 2001, sont comptés. Car si l'atoll ne sera pas submergé du jour au lendemain, les destructions répétées dues aux tempêtes et à la salinisation progressive des sols vont le rendre invivable. Un semblant d'évacuation a d'ailleurs commencé. En vertu d'un accord, la Nouvelle-Zélande accueille une centaine de Tuvaluans chaque année.

Les villageois de Shishmaref ont, de leur côté, commencé à étudier un repli de leur village à trois kilomètres à l'intérieur des côtes avant que l'île enneigée qu'ils occupent ne se désagrège totalement sous l'effet du réchauffement. Pour les Eskimos, ce déménagement, le premier en quatre mille ans, implique un bouleversement des traditions, des modes de chasse et de pêche. Après les réfugiés politiques, puis économiques, voici venu le temps des réfugiés climatiques.

Tuvalu et Shishmaref ne sont qu'une infime illustration de ce qui pourrait se profiler. Estimés à 25 millions, les réfugiés climatiques seront 50 millions en 2010, selon l'université des Nations-Unies de Bonn, puis 150 millions en 2050, selon d'autres sources universitaires. Un exode principalement dû aux conséquences de la montée des océans.

L'archipel des Maldives, dont le sort est similaire à celui de Tuvalu, abrite 311000 habitants. La salinisation de la moitié des sols arables irrigués en Égypte, dans le delta du Nil, concerne 10 millions de personnes. Au Bangladesh, si les océans montaient d'un seul mètre, 30000 km' de terres disparaîtraient, soit un cinquième du territoire où résident 15 millions de personnes. Sans oublier les grandes zones urbaines côtières évoquées précédemment. La montée des eaux n'est pas seule en cause: le désert de Gobie, en Chine et en Mongolie, avance de 10000 kmz chaque année, la fonte des lacs himalayens au Népal ou l'assèchement de nappes phréatiques en Afrique provoqueront également la fuite de nombreux villageois.

D'autres perturbations auront des effets plus ou moins néfastes et pourront déclencher de nouvelles migrations humaines.


AGRICULTURE CHAMBOULÉE, GÉOPOLITIQUE BOULEVERSÉE
Quid de l'agriculture, activité à la fois naturelle et humaine? Les cultures seront bien sûr plus vulnérables aux aléas climatiques. Grâce à un meilleur ensoleillement, les rendements à l'hectare s'accroîtront en Europe, mais de longues périodes de sécheresse viendront menacer les récoltes. Idem pour le maïs états-uniens, totalement dépendant de l'irrigation. En Asie, les rizicultures souffriront des changements brutaux de température. Les paysans des pays en développement devront une fois de plus s'adapter.

Le réchauffement va remodeler la carte géopolitique. Celle des transports maritimes change déjà: de nouvelles routes s'ouvrent dans le Grand Nord, là où la banquise recule. En été comme en hiver, cargos et pétroliers pourront bientôt relier l'Islande à l'Alaska, via le fameux passage du Nord-Ouest que tant d'explorateurs avaient tenté de découvrir, ou Brest à Vladivostok en longeant les côtes sibériennes. Le canal de Panama va perdre de son intérêt. Avec le dégel permanent de territoires sibériens ou canadiens, des ressources naturelles jusque-là inaccessibles vont susciter des convoitises : des gisements d'hydrocarbures de la mer de Barents ou au nord du détroit de Béring sont déjà prospectés. Sur terre, l'homme va pouvoir forer, là où le gel l'en empêchait, sous plusieurs centaines de mètres de profondeur. La remontée du climat tempéré vers le nord va également permettre à l'agriculture de se développer là où elle était encore proscrite. La Sibérie deviendra-t-elle, à l'aube du XXIIe, siècle le nouveau grenier du monde?

La liste des chamboulements climatiques n'est pas exhaustive. L'homme devra également affronter de nouvelles épidémies. Le paludisme, par exemple, prolifère entre 29°C et 33°C. Les villes où la concentration humaine est la plus dense seront vulnérables à l'arrivée de nouvelles maladies et virus. A-t-on les moyens de réparer l'avenir? «Que permettra le protocole de Kyoto s'il est mis en œuvre intégralement, c'est-à-dire si les États-Unis le ratifient et si les Européens tiennent leurs objectifs? Il ne freinera le réchauffement prévu à l'horizon 2100 que de 0,06°C, c'est-à-dire 2% ou 3%. De surcroît, il n'impose aucune limite aux rejets des pays du Sud, qui ambitionnent légitimement de "rattraper' l'Occident», s'inquiète le géographe Frédéric Durand(2). L'absence de résultat de la dernière conférence internationale de Nairobi ne présage rien de bon. - En France, les candidats à la présidentielle se précipitent pour signer le Pacte écologique proposé par Nicolas Hulot. Mais ont-ils vraiment conscience de la tâche qui pèsera sur leurs épaules en cas d'élection?

IVAN DU ROY

1. Auteur de l'Atlas de la menace climatique (Autrement, 80 p., 15 €).
2. Dans L'Atlas du Monde diplomatique (Armand Colin).

 

"Augmenter la température mondiale peut provoquer une catastrophe majeure."

 

TC : Que pensez-vous de la polémique attribuant le réchauffement au cycle climatique naturel plutôt qu'à l'activité humaine?

Jean-Marc Jancovici: Dans son film, Al Gore se livre à un décompte amusant. Sur mille articles scientifiques pris au hasard et traitant de l'influence de l'homme sur le climat, il a compté combien d'articles affirment qu'il ne se passera rien si l'homme met plus de C02 dans l'air. Résultat: aucun. Il a fait la même expérience avec la presse grand public. Résultat: un article sur deux. Le problème n'est donc pas chez les scientifiques, mais chez les journalistes qui les vulgarisent auprès du grand public. Quiconque ne connaît pas la question sera tenté de donner la parole à tous. Nous avons aussi tendance à confondre la vérité avec ce que nous avons envie de croire. Ces deux raisons expliquent ce décalage. En plus, le débat médiatique se focalise essentiellement sur la question de savoir si le réchauffement est déjà là et si l'homme en est déjà responsable. Or, savoir si l'homme est responsable à 40% ou à 75% de l'élévation de la température observée au cours du XXe siècle est un débat médiatiquement dominant mais scientifiquement secondaire. Le problème essentiel réside dans ce que nous pourrions voir plus tard, non dans ce que nous avons déjà vu. C'est comme le tabac: si vous fumez depuis trois mois et que vous toussez un peu le matin, la question la plus importante n'est pas de savoir si c'est la cigarette qui en est la cause, mais bien ce que vous risquez pour l'avenir en continuant à fumer deux paquets par jour. Les médias ne peuvent braquer une caméra de télévision sur le leC janvier 2050 mais ils peuvent le faire sur les événements d'hier. C'est ce qui explique ce déplacement du débat sur un enjeu qui n'est pas primordial. Que répondez-vous à ceux qui taxent les écologistes de catastrophistes? Je ne suis pas sûr d'être concerné: qu'est-ce qu'un écologiste? Si vous parlez des militants et non des scientifiques, l'exagération est parfois bien présente. A l'inverse, rares sont les personnes qui, disant de manière médiatiquement bruyante que le C02 n'est pas un problème,-sont compétentes sur le sujet. Les scientifiques compétents qui le font, comme Claude Allègre, ont délibérément choisi de raconter des bêtises. Quelqu'un de son acabit ne confond pas une valeur isolée et une moyenne ! La vraie question est de savoir pourquoi il met autant d'entrain à raconter ce qu'il sait parfaitement être des inepties. Quel sera l'impact le plus grave pour l'homme?

Cela dépend. Non pas de la qualité des modèles que l'on utilise, mais des hypothèses que l'on fait sur les émissions futures de gaz à effet de serre. Le climat est un système non linéaire, dont les conséquences ne sont pas forcément proportionnelles aux causes. Si vous tirez progressivement un élastique, il s'allonge... Jusqu'à ce qu'il vous claque entre les doigts. Là, vous avez franchi un seuil ou une petite augmentation de la cause produit une conséquence radicalement différente. Le système climatique est bourré de processus de cette nature, comme le.corps humain. Si votre température interne grimpe à 38°, vous êtes patraque mais ce n'est pas très grave. Si vous restez à 38° pour une durée très longue, vous finissez cependant par avoir de gros ennuis. Si votre corps passe de 38° à 39°, les conséquences dépassent celles de la précédente augmentation. Et ainsi de suite, jusqu'à plus de 41°, température à laquelle vous mourrez. C'est la même chose pour le climat: chaque degré d'élévation supplémentaire amène avec lui un cortège de conséquences qui dépassent tout ce qu'ont produit les élévations précédentes. Augmenter la température mondiale d'un degré peut parfaitement être anodin. L'augmenter de quatre degrés peut provoquer une catastrophe majeure. Si nous sommes suffisamment sages pour baisser considérablement les émissions mondiales de C02 à partir de 2010 ou 2020, ce ne sera probablement pas très méchant. Sinon, nous risquons une élévation de quatre à sept degrés en un siècle, peut être le double en deux siècles: De telles conditions permettront difficilement de conserver une humanité de quelques milliards d'individus, avec une espérance de vie à la naissance de soixante-cinq ans, et vivant dans un monde en paix.

 

Comment expliquez-vous la lenteur des politiques à réagir ?
Pour l'essentiel, les politiques ne savent sur ce sujet que ce que les médias leur ont raconté. Ils savent qu'il y a un problème mais ne sont pas capables d'en définir précisément les contours. Demandez à un passant si le problème du réchauffement climatique est plus ou moins urgent que la lutte contre le chômage. On vous répondra que c'est moins urgent, alors qu'à terme, l'un dépend de l'autre!

 

La responsabilité reposerait donc d'abord sur les médias ?
Je n'aime pas le terme de responsabilité car cela suppose qu'il y a intention de nuire. Mais c'est le noeud du problème. Pour convaincre à la fois élus et électeurs, il faut que les médias permettent de mieux cerner les contours du problème. C'est difficile, par exemple, quand le même journal vous vante page 10 le dynamisme du tourisme -qui suppose de les transporter- ou l'emploi dans le secteur automobile et déplore, page 20, le réchauffement climatique.

 

Le pacte écologique a-t-il réussi à inverser la barre ?
L'irruption de Nicolas Hulot dans le paysage a fait passer ces thématiques du quart de page consacré à l'environnement aux quatre pages consacrées à la politique. Nous avons donc multiplié par dix l'espace d'expression. L'inconvénient, c'est que nous avons affaire à des journalistes qui sont encore moins familiers avec ce sujet que leurs collègues de la rubrique environnement. Au lieu de présenter le fond du problème et les propositions concrète's, ils parlent du personnage-Hulot. Personnifier le problème n'est pas le but du jeu. Il y a peu de débats de fond sur les propositions.

Où en sont les engagements politiques vis-à-vis du pacte ?
Les politiques qui signent le pacte s'engagent à évaluer les mesures proposés sans être obligés de dire qu'ils sont d'accord. Si nous leur avions présenté un programme à signer, ils ne l'auraient pas fait. Si nous leur avions soumis un texte trop creux, tout le monde l'aurait signé pour se dédouaner ensuite. Nous avons choisi une demi-mesure: voilà ce que nous proposons, si vous signez, c'est que vous êtes d'accord avec l'esprit et que vous l'acceptez, sauf si vous avez mieux à proposer. Problème: ils signent en disant qu'ils ont mieux à proposer, mais si vous regardez leurs propositions, elles restent inférieures à celles du pacte. Ségolène Royal ne veut pas de la taxe carbone tout en proposant des subventions pour les chauffe-eau solaires: c'est remplacer une solution qui vaut cent par une solution qui vaut un! Comme elle est une redoutable communicante, ça passe. Nicolas Sarkozy a signé le pacte mais ne parle pas d'environnement car il estime que ce n'est pas un sujet de campagne. François Bayrou est probablement celui qui a le mieux mûri sa réflexion sur ce sujet et qui prend le pacte presque en l'état. L'esprit de la réponse de Marie-George Buffet est aussi celui-là. Il est intéressant de noter que les communistes sont favorables à une fiscalité carbone croissante.

RECUEILLI PAR Ivan DU ROY.

 

 

 

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