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n° 3225
du Jeudi 11 Janvier 2007
Par
ici le déluge...
Y'a plus de
saison ! Ce refrain correspond à une réalité
le réchauffement, et donc le dérèglement climatique.
Alors que les politiques commencent à se saisir de ce défi
majeur, aperçu de ce qui pourrait nous tomber sur la tête
ou nous submerger.
Des téléspectateurs
regardant avec appréhension les prévisions météorologiques.
C'est peut-être ce qui nous attend demain. Le climat va-t-il
devenir une source permanente d'angoisse? Les premiers signes du
réchauffement climatique se font sentir dès à
présent. S'ils s'accentuent, les changements ne se traduiront
pas seulement par une hausse des températures. La planète,
la biodiversité et les sociétés humaines en
seront bouleversées. Panorama des mutations à venir,
dont une grande partie n'est que la conséquence de nos actes.
ÇA CHAUFFE !
C'est incontestable, le thermomètre grimpe. 2005 a été
l'année la plus torride enregistrée en cent cinquante
ans de mesures météorologiques, suivie de l'année
1998, puis 2002, 2003, 2004, 2001... Les dix années les plus
chaudes de l'ère industrielle se comptent parmi les quinze
dernières années. « Les mesures réalisées
à partir de 1860 et les extrapolations sérieuses menées
sur les siècles précédents permettent d'affirmer
que jamais, en mille ans, la température n'avait crû
autant en si peu de temps», assène Frédéric
Denhez, ingénieur en environnements (1).
Le
Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat
(Giec), créé en 1988 dans le cadre de l'Onu, a pour
mandat « d'expertiser l'information scientifique, technique
et socio-économique qui concerne le risque de changement
climatique provoqué par l'homme». Il constate une augmentation
de température moyenne d'environ 0,7°C depuis un siècle.
Pendant 400000 ans, des périodes plus tempérées,
voire chaudes, ont toujours succédé aux longues ères
glaciaires qui ont vu la température moyenne baisser jusqu'à
-9°C. Connaîtrait-on actuellement une de ces périodes
de redoux ? C'est l'argument de ceux qui jugent les écolos,
climatologues et scientifiques du Giec catastrophistes. Problème:
«Cette récente montée de la température
coïncide avec un accroissement rapide des émissions
de gaz à effet de serre atmosphérique résultant
de l'activité humaine», précise la Nasa. Durant
420000 ans, la concentration moyenne de C02 dans l'atmosphère,
estimée grâce aux relevés effectués dans
les profondeurs glacées de la banquise, véritables
archives climatiques mondiales, n'a jamais dépassé
un certain niveau: 295 ppm (partie par million). En 2005, la concentration
de C02 dépassait le seuil de 380 ppm, explosant tous les
records. Pire, le Giec estime que si rien n'est accompli pour limiter
la libération de C02, le seuil « critique » de
450 ppm sera atteint en 2030. D'ici à 2100, la température
s'accroîtra encore de 1,4 à 5,8°C, présagent
les experts internationaux. Ce sera alors la plus forte hausse de
température jamais enregistrée en 400000 ans. Toute
la planète ne connaîtra pas uniformément une
même bouffée de chaleur. L'hémisphère
nord se réchauffe beaucoup plus vite que le sud de l'équateur.
En vingt ans, le mercure a progressé de 0,8°C par rapport
à la moyenne de la période 1961-1990 (15,8°C),
contre 0,2°C pour l'hémisphère sud. Le réchauffement
variera en fonction de la géographie, de l'évolution
des courants marins -ainsi, l'Europe pourrait tout aussi bien se
rafraîchir si le Gulf Stream venait à disparaître-
et du rôle stabilisateur des océans. Les pôles
demeurent les plus sensibles au changement climatique.
BANQUISES
ET GLACIERS FONDENT
Autour du pôle Nord, la calotte glaciaire couvrait environ
13 millions de km' en 1900. En un siècle, deux millions de
km' de désert blanc ont fondu, selon l'Office météorologique
mondial, soit 15 % de la banquise arctique. Le pôle Sud s'est,
lui, réchauffé de 3°C entre 1974 et 2000. Même
si l'accélération de la fonte y est préoccupante,
environ 250 km' de glace par an pour la partie occidentale, selon
des chercheurs britanniques, la calotte polaire antarctique semble
stable pour au moins un siècle. Heureusement! Si sa partie
orientale, qui compte les glaciers les plus massifs, se disloquaient
entièrement, le niveau des mers monterait de... 64 mètres!
Ailleurs, le bilan n'est pas meilleur. Au large de l'Alaska ou de
la Sibérie, l'épaisseur moyenne de la glace de mer
s'est rétrécie de moitié. Sur terre, du plateau
d'Argentières, dans les Alpes, aux étendues gelées
et géantes du Spitzberg norvégien, aucun glacier mondial
n'est épargné. «Leurs fronts ont même,
en Europe, reculé derrière la limite maximale de retraite
qu'ils avaient atteinte... il y a cinq mille ans», constate
Frédéric Denhez. Reste que la corrélation entre
fonte des glaciers terrestres et réchauffement demeure difficile
à établir. Le recul des glaciers a commencé,
selon les continents, entre 1800 et 1950. Donc, avant l'accélération
du réchauffement dû à l'effet de serre.
DES
ESPÈCES ANIMALES MIGRENT
Lors du tsunami du 26 décembre 2004, nombre d'animaux côtiers
avaient pressenti l'arrivée de la déferlante et s'étaient
mis à l'abri. Cette fois, les animaux du globe s'adaptent
aux changements, imperceptibles mais progressifs, de leur environnement.
Insectes et papillons progressent vers le Nord au rythme de dix
kilomètres par décennie. Les moustiques se sentent
de plus en plus à leur aise en altitude. Le renard roux des
zones tempérées chasse désormais sur les terres
de son cousin polaire, le renard
blanc. L'oie cendrée s'arrête en Méditerranée
sans poursuivre jusqu'en Afrique tropicale. Des poissons tropicaux
s'installent au large de la Corse. Les bancs de morues investissent
l'Atlantique Nord...
Comme la faune,
la flore s'acclimate. Aux latitudes les plus froides, le climat
tempéré gagne sur le climat boréal au rythme
de 160 km par degré supplémentaire de réchauffement.
La taïga remplace la toundra, qui s'installe à la place
du permafrost, là où le sous-sol est gelé en
permanence. Il va bientôt falloir revoir l'enseignement de
la géographie! Profitant de l'augmentation du taux d'humidité
dans l'air, les arbres poussent plus haut et plus vite.
«Les
chênes du centre de la France sont ainsi près de dix
mètres plus haut qu'en 1900. Comme la plupart des autres
espèces, ils bourgeonnent également plus tôt,
perdent leurs feuilles plus tard, ce qui a prolongé de près
de dix jours leur période de croissance», précise
Frédéric Denhez. L'élagage promet d'être
une activité d'avenir. Feuillus et fleurs remontent aussi
progressivement vers le Nord, ou gravissent des pentes jusque-là
réservées aux conifères.
VERS LA SIXIÈME EXTINCTION
?
Encore faut-il que les espèces «lentes », comme
le chêne, aient le temps de se déplacer. Si un changement
brutal de climat intervient, certaines espèces, en particulier
végétales, risquent de s'éteindre. C'est déjà
le cas pour le corail, qui supporte mal la hausse de température
des eaux de surface. Le krill -ces minuscules crevettes indispensables
à la chaîne alimentaire marine, et dont se nourrissent
cétacés, calmars et poissons- se fait plus rare en
raison de la diminution des courants froids venus des profondeurs.
Selon certains biologistes, l'homme serait luimême responsable
d'une «sixième eninction». Le rythme actuel de
disparition d'espèces, une quarantaine par jour, approcherait
celui des cinq grands cycles d'extinction, dont celle des dinosaures,
enregistrés depuis l'apparition de la vie. Cette «
sixième extinction » est cependant parüculière
: elle est due en grande partie aux activités humaines, la
déforestation ou la pêche intensive s'ajoutant à
l'effet de serre.
PLUS DE CATASTROPHES NATURELLES
?
Impossible d'affirmer avec certitude que la violente tempête
qui a soufflé sur l'Hexagone en décembre 1999 ou que
l'étouffante et meurtrière canicule de 2003 sont des
conséquences directes du réchauffement. Les modèles
scientifiques sont trop récents et les facteurs déclenchant
ces phénomènes, par nature extrêmes, trop nombreux.
Le réchauffement influera-t-il nécessairement sur
ces catastrophes? Les présomptions sont fortes. Il est difficile
de prévoir combien de tornades, d'ouragans, de canicules
ou de vagues de froid interviendront si le thermomètre augmente.
Il sera encore plus compliqué d'anticiper là où
ces événements se produiront plus particulièrement.
Mais plus les données climatiques -température de
l'air et des mers, pression atmosphérique, taux d'humidité...
- s'écarteront des moyennes enregistrées depuis un
siècle, plus des événements inhabituels risqueront
de nous surprendre. Tous les indices tendent à confirmer
cette hypothèse. Les ouragans tropicaux, par exemple, à
l'image de Katrina qui a dévasté La NouvelleOrléans
en 2005, sont conditionnés par une température des
eaux de surface à 27°C ou plus. L'océan Atlantique
étant de plus en plus chaud, il existe donc davantage de
probabilités que ces ouragans tropicaux se multiplient.
S'il n'y avait
que les tempêtes... Selon l'Organisation mondiale de la santé
(OMS), le nombre de grandes inondations a presque doublé
entre 1990 et 1999 (110 contre 66), de même que le nombre
des victimes. Rien d'étonnant: «L'accroissement des
températures augmentant l'évaporation, il n'est pas
surprenant que les précipitations (pluie, neige, grêle)
aient augmenté, en volume, de 2% en un siècle. Un
chiffre faible à l'échelle de la planète, mais
qui ne doit pas faire oublier les disparités géographiques.
Certaines régions, comme le pourtour méditerranéen,
se sont asséchées. Au contraire, le nord et le centre
de l'Europe ont vu leurs précipitations croître de
10 à 40%», observe Frédéric Denhez. D'où
des inondations de plus en plus fréquentes en Allemagne ou
le long du Danube.
A l'inverse,
en d'autres lieux, les vagues de chaleur s'accentuent. Conjuguées
au phénomène El Nino dans le Pacifique (le réchauffement
des eaux de surface sur une très grande étendue) qui
détourne les pluies des moussons, ces perturbations provoquent
alternativement de terribles sécheresses ou des pluies diluviennes.
En 1997 et 1998, cinq millions d'hectares de forêts indonésiennes
sont partis en fumée, aggravant davantage la concentration
de C02 dans l'atmosphère. Cette année, les habitants
des zones rurales ont dû fuir inondations et coulées
de boue.
LA
MONTÉE DES EAUX
L'Humanité devra-t-elle prochainement recourir à une
nouvelle arche de Noé? Car les eaux montent: de 2,5 mm par
an en moyenne, selon les mesures des satellites européens
Topex et Poséidon. Cette élévation n'est pas
unilatérale : tandis que, chaque année, les eaux des
fjords norvégiens grimpent de 3 mm, la Méditerranée
gagne 1 mm dans les calanques marseillaises. Contrairement à
une idée reçue, ce n'est pas la fonte de la banquise
qui fait monter le niveau des océans. La banquise arctique
flotte, en partie immergée, et occupe donc déjà
le volume qu'elle prendrait si elle fondait. C'est davantage la
disparition des glaciers terrestres et de la calotte glaciaire du
Groenland ou de l'Antarctique qui contribuent à l'élévation
des mers. Surtout, les océans se réchauffent et l'eau
se dilate, occupant dont plus d'espace. De-puis 1890, la température
des eaux de surface a grimpé de 0,6°C. Ce qui se traduit
par une élévation de 6 cm. Ajoutons le surplus d'eau
provenant de la fonte des glaciers terrestres, et on obtient une
montée du niveau des mers entre 10 et 25 centimètres
en un siècle.
Du
fait de l'inertie thermique (l'eau se réchauffe beaucoup
plus lentement que l'atmosphère), les océans continueront
à s'élever, même si la température de
l'air se stabilise. Si aucune mesure n'est prise, le niveau des
mers montera d'un demi-mètre d'ici un siècle, avec
tous les problèmes de tempêtes, d'érosion ou
de stabilité des sols que cela engendre. Un milliard deux
cents millions de personnes vivent à moins de trois mètres
au-dessus du niveau des mers. Les deltas du Nil, du Niger, du Mékong
ou du Gange (au Bangladesh), avec leur eau douce et leurs richesses
agricoles, sont dès à présent concernés.
Plus inquiétant, seize mégalopoles sont situées
sur des zones côtières, dont New York, Lagos, Jakarta
ou Tokyo, et directement menacées. Les Pays-Bas viennent
de voter un plan de renforcement de leurs digues. Tous les pays
n'en auront pas les moyens.
UN FLOT DE RÉFUGIÉS
CLIMATIQUES
Tuvalu, Shishmaref... Ces noms viennent d'entrer dans l'Histoire.
Le premier est un minuscule État de 26 km' et de 11600 citoyens,
posé sur un récif corallien au milieu du Pacifique.
Le second est un petit village eskimo de six cents âmes bâti
sur du sable gelé -le permafrost- d'Alaska, face au détroit
de Béring. Leurs habitants ont en commun d'être les
premiers à devoir officiellement déménager
pour cause de réchauffement. Le point le plus haut de l'archipel
de Tuvalu culmine à... 4,5 m au-dessus des eaux turquoises.
Ce paradis pour touristes risque de se transformer en Atlantide
miniature, la montée des océans se conjuguant à
l'affaissement du récif corallien. L'île est de plus
en plus soumise aux violentes tempêtes et aux marées
d'équinoxe. Les jours du 189e Etat à avoir adhéré
aux Nations-Unies, en septembre 2001, sont comptés. Car si
l'atoll ne sera pas submergé du jour au lendemain, les destructions
répétées dues aux tempêtes et à
la salinisation progressive des sols vont le rendre invivable.
Un semblant d'évacuation a d'ailleurs commencé. En
vertu d'un accord, la Nouvelle-Zélande accueille une centaine
de Tuvaluans chaque année.
Les villageois
de Shishmaref ont, de leur côté, commencé à
étudier un repli de leur village à trois kilomètres
à l'intérieur des côtes avant que l'île
enneigée qu'ils occupent ne se désagrège totalement
sous l'effet du réchauffement. Pour les Eskimos, ce déménagement,
le premier en quatre mille ans, implique un bouleversement des traditions,
des modes de chasse et de pêche. Après les réfugiés
politiques, puis économiques, voici venu le temps des réfugiés
climatiques.
Tuvalu et Shishmaref
ne sont qu'une infime illustration de ce qui pourrait se profiler.
Estimés à 25 millions, les réfugiés
climatiques seront 50 millions en 2010, selon l'université
des Nations-Unies de Bonn, puis 150 millions en 2050, selon d'autres
sources universitaires. Un exode principalement dû aux conséquences
de la montée des océans.
L'archipel
des Maldives, dont le sort est similaire à celui de Tuvalu,
abrite 311000 habitants. La salinisation de la moitié des
sols arables irrigués en Égypte, dans le delta du
Nil, concerne 10 millions de personnes. Au Bangladesh, si les océans
montaient d'un seul mètre, 30000 km' de terres disparaîtraient,
soit un cinquième du territoire où résident
15 millions de personnes. Sans oublier les grandes zones urbaines
côtières évoquées précédemment.
La montée des eaux n'est pas seule en cause: le désert
de Gobie, en Chine et en Mongolie, avance de 10000 kmz chaque année,
la fonte des lacs himalayens au Népal ou l'assèchement
de nappes phréatiques en Afrique provoqueront également
la fuite de nombreux villageois.
D'autres perturbations
auront des effets plus ou moins néfastes et pourront déclencher
de nouvelles migrations humaines.
AGRICULTURE CHAMBOULÉE, GÉOPOLITIQUE
BOULEVERSÉE
Quid de l'agriculture, activité à la fois naturelle
et humaine? Les cultures seront bien sûr plus vulnérables
aux aléas climatiques. Grâce à un meilleur ensoleillement,
les rendements à l'hectare s'accroîtront en Europe,
mais de longues périodes de sécheresse viendront menacer
les récoltes. Idem pour le maïs états-uniens,
totalement dépendant de l'irrigation. En Asie, les rizicultures
souffriront des changements brutaux de température. Les paysans
des pays en développement devront une fois de plus s'adapter.
Le réchauffement
va remodeler la carte géopolitique. Celle des transports
maritimes change déjà: de nouvelles routes s'ouvrent
dans le Grand Nord, là où la banquise recule. En été
comme en hiver, cargos et pétroliers pourront bientôt
relier l'Islande à l'Alaska, via le fameux passage du Nord-Ouest
que tant d'explorateurs avaient tenté de découvrir,
ou Brest à Vladivostok en longeant les côtes sibériennes.
Le canal de Panama va perdre de son intérêt. Avec le
dégel permanent de territoires sibériens ou canadiens,
des ressources naturelles jusque-là inaccessibles vont susciter
des convoitises : des gisements d'hydrocarbures de la mer de Barents
ou au nord du détroit de Béring sont déjà
prospectés. Sur terre, l'homme va pouvoir forer, là
où le gel l'en empêchait, sous plusieurs centaines
de mètres de profondeur. La remontée du climat tempéré
vers le nord va également permettre à l'agriculture
de se développer là où elle était encore
proscrite. La Sibérie deviendra-t-elle, à l'aube du
XXIIe, siècle le nouveau grenier du monde?
La liste des
chamboulements climatiques n'est pas exhaustive. L'homme devra également
affronter de nouvelles épidémies. Le paludisme, par
exemple, prolifère entre 29°C et 33°C. Les villes
où la concentration humaine est la plus dense seront vulnérables
à l'arrivée de nouvelles maladies et virus. A-t-on
les moyens de réparer l'avenir? «Que permettra le protocole
de Kyoto s'il est mis en œuvre intégralement, c'est-à-dire
si les États-Unis le ratifient et si les Européens
tiennent leurs objectifs? Il ne freinera le réchauffement
prévu à l'horizon 2100 que de 0,06°C, c'est-à-dire
2% ou 3%. De surcroît, il n'impose aucune limite aux rejets
des pays du Sud, qui ambitionnent légitimement de "rattraper'
l'Occident», s'inquiète le géographe Frédéric
Durand(2). L'absence
de résultat de la dernière conférence internationale
de Nairobi ne présage rien de bon. - En France, les candidats
à la présidentielle se précipitent pour signer
le Pacte écologique proposé par Nicolas Hulot. Mais
ont-ils vraiment conscience de la tâche qui pèsera
sur leurs épaules en cas d'élection?
IVAN
DU ROY
1.
Auteur de l'Atlas de la menace climatique (Autrement, 80 p., 15
€).
2. Dans L'Atlas du
Monde diplomatique (Armand Colin).
|
"Augmenter
la température mondiale peut provoquer une catastrophe majeure."
TC
: Que pensez-vous de la polémique attribuant le réchauffement
au cycle climatique naturel plutôt qu'à l'activité
humaine?
Jean-Marc Jancovici:
Dans son film, Al Gore se livre à un décompte amusant.
Sur mille articles scientifiques pris au hasard et traitant de l'influence
de l'homme sur le climat, il a compté combien d'articles
affirment qu'il ne se passera rien si l'homme met plus de C02 dans
l'air. Résultat: aucun. Il a fait la même expérience
avec la presse grand public. Résultat: un article sur deux.
Le problème n'est donc pas chez les scientifiques, mais chez
les journalistes qui les vulgarisent auprès du grand public.
Quiconque ne connaît pas la question sera tenté de
donner la parole à tous. Nous avons aussi tendance à
confondre la vérité avec ce que nous avons envie de
croire. Ces deux raisons expliquent ce décalage. En plus,
le débat médiatique se focalise essentiellement sur
la question de savoir si le réchauffement est déjà
là et si l'homme en est déjà responsable. Or,
savoir si l'homme est responsable à 40% ou à 75% de
l'élévation de la température observée
au cours du XXe siècle est un débat médiatiquement
dominant mais scientifiquement secondaire. Le problème essentiel
réside dans ce que nous pourrions voir plus tard, non dans
ce que nous avons déjà vu. C'est comme le tabac: si
vous fumez depuis trois mois et que vous toussez un peu le matin,
la question la plus importante n'est pas de savoir si c'est la cigarette
qui en est la cause, mais bien ce que vous risquez pour l'avenir
en continuant à fumer deux paquets par jour. Les médias
ne peuvent braquer une caméra de télévision
sur le leC janvier 2050 mais ils peuvent le faire sur les événements
d'hier. C'est ce qui explique ce déplacement du débat
sur un enjeu qui n'est pas primordial. Que répondez-vous
à ceux qui taxent les écologistes de catastrophistes?
Je ne suis pas sûr d'être concerné: qu'est-ce
qu'un écologiste? Si vous parlez des militants et non des
scientifiques, l'exagération est parfois bien présente.
A l'inverse, rares sont les personnes qui, disant de manière
médiatiquement bruyante que le C02 n'est pas un problème,-sont
compétentes sur le sujet. Les scientifiques compétents
qui le font, comme Claude Allègre, ont délibérément
choisi de raconter des bêtises. Quelqu'un de son acabit ne
confond pas une valeur isolée et une moyenne ! La vraie question
est de savoir pourquoi il met autant d'entrain à raconter
ce qu'il sait parfaitement être des inepties. Quel sera l'impact
le plus grave pour l'homme?
Cela dépend.
Non pas de la qualité des modèles que l'on utilise,
mais des hypothèses que l'on fait sur les émissions
futures de gaz à effet de serre. Le climat est un système
non linéaire, dont les conséquences ne sont pas forcément
proportionnelles aux causes. Si vous tirez progressivement un élastique,
il s'allonge... Jusqu'à ce qu'il vous claque entre les doigts.
Là, vous avez franchi un seuil ou une petite augmentation
de la cause produit une conséquence radicalement différente.
Le système climatique est bourré de processus de cette
nature, comme le.corps humain. Si votre température interne
grimpe à 38°, vous êtes patraque mais ce n'est
pas très grave. Si vous restez à 38° pour une
durée très longue, vous finissez cependant par avoir
de gros ennuis. Si votre corps passe de 38° à 39°,
les conséquences dépassent celles de la précédente
augmentation. Et ainsi de suite, jusqu'à plus de 41°,
température à laquelle vous mourrez. C'est la même
chose pour le climat: chaque degré d'élévation
supplémentaire amène avec lui un cortège de
conséquences qui dépassent tout ce qu'ont produit
les élévations précédentes. Augmenter
la température mondiale d'un degré peut parfaitement
être anodin. L'augmenter de quatre degrés peut provoquer
une catastrophe majeure. Si nous sommes suffisamment sages pour
baisser considérablement les émissions mondiales de
C02 à partir de 2010 ou 2020, ce ne sera probablement pas
très méchant. Sinon, nous risquons une élévation
de quatre à sept degrés en un siècle, peut
être le double en deux siècles: De telles conditions
permettront difficilement de conserver une humanité de quelques
milliards d'individus, avec une espérance de vie à
la naissance de soixante-cinq ans, et vivant dans un monde en paix.
Comment
expliquez-vous la lenteur des politiques à réagir
?
Pour l'essentiel, les politiques ne savent sur ce sujet que ce que
les médias leur ont raconté. Ils savent qu'il y a
un problème mais ne sont pas capables d'en définir
précisément les contours. Demandez à un passant
si le problème du réchauffement climatique est plus
ou moins urgent que la lutte contre le chômage. On vous répondra
que c'est moins urgent, alors qu'à terme, l'un dépend
de l'autre!
La
responsabilité reposerait donc d'abord sur les médias
?
Je n'aime pas le terme de responsabilité car cela suppose
qu'il y a intention de nuire. Mais c'est le noeud du problème.
Pour convaincre à la fois élus et électeurs,
il faut que les médias permettent de mieux cerner les contours
du problème. C'est difficile, par exemple, quand le même
journal vous vante page 10 le dynamisme du tourisme -qui suppose
de les transporter- ou l'emploi dans le secteur automobile et déplore,
page 20, le réchauffement climatique.
Le
pacte écologique a-t-il réussi à inverser la
barre ?
L'irruption de Nicolas Hulot dans le paysage a fait passer ces thématiques
du quart de page consacré à l'environnement aux quatre
pages consacrées à la politique. Nous avons donc multiplié
par dix l'espace d'expression. L'inconvénient, c'est que
nous avons affaire à des journalistes qui sont encore moins
familiers avec ce sujet que leurs collègues de la rubrique
environnement. Au lieu de présenter le fond du problème
et les propositions concrète's, ils parlent du personnage-Hulot.
Personnifier le problème n'est pas le but du jeu. Il y a
peu de débats de fond sur les propositions.

Où
en sont les engagements politiques vis-à-vis du pacte ?
Les politiques qui signent le pacte s'engagent à évaluer
les mesures proposés sans être obligés de dire
qu'ils sont d'accord. Si nous leur avions présenté
un programme à signer, ils ne l'auraient pas fait. Si nous
leur avions soumis un texte trop creux, tout le monde l'aurait signé
pour se dédouaner ensuite. Nous avons choisi une demi-mesure:
voilà ce que nous proposons, si vous signez, c'est que vous
êtes d'accord avec l'esprit et que vous l'acceptez, sauf si
vous avez mieux à proposer. Problème: ils signent
en disant qu'ils ont mieux à proposer, mais si vous regardez
leurs propositions, elles restent inférieures à celles
du pacte. Ségolène Royal ne veut pas de la taxe carbone
tout en proposant des subventions pour les chauffe-eau solaires:
c'est remplacer une solution qui vaut cent par une solution qui
vaut un! Comme elle est une redoutable communicante, ça passe.
Nicolas Sarkozy a signé le pacte mais ne parle pas d'environnement
car il estime que ce n'est pas un sujet de campagne. François
Bayrou est probablement celui qui a le mieux mûri sa réflexion
sur ce sujet et qui prend le pacte presque en l'état. L'esprit
de la réponse de Marie-George Buffet est aussi celui-là.
Il est intéressant de noter que les communistes sont favorables
à une fiscalité carbone croissante.
RECUEILLI
PAR Ivan DU ROY.

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