Les
OGM sont inconstitutionnels
Publié dans la tribune du journal
LE MONDE le 18.01.06
Le 9 décembre
2005 est une date historique : c'est l'acte de naissance politique
de la Charte de l'environnement, entrée dans la Constitution
en février de la même année. Les OGM sont devenus
littéralement anticonstitutionnels. Le 9 décembre,
par une décision sans précédent, le tribunal
correctionnel d'Orléans — suivi le 13 janvier par le
tribunal de Versailles pour d'autres faucheurs volontaires —
nous a relaxés, avec tous les prévenus poursuivis
pour avoir fauché des cultures de maïs transgénique
Monsanto en 2004. Il a reconnu "l'état de nécessité"
de notre action. Cet état de nécessité, selon
le tribunal, résulte "du danger actuel de diffusion
incontrôlée de gènes provenant des OGM, dont
la dissémination avait été autorisée,
contrairement au droit constitutionnel à un environnement
sain".
C'est donc le début de la fin de l'impunité de l'industrie
transgénique en France ; c'est une mise en demeure adressée
à l'Etat français ; c'est un réquisitoire contre
sa lâcheté. L'illégitimité des OGM était
acquise, leur illégalité est enfin reconnue puisque
leur destruction est juridiquement qualifiée d'état
de nécessité. En vertu de la Charte de l'environnement
inscrite dans la Constitution, un droit constitutionnel à
neutraliser les OGM en plein champ vient d'être affirmé
par la justice française. Cette décision contraint
enfin tous les acteurs, à commencer par l'Etat, à
prendre position irréversiblement.
Les autorités
françaises, au fil du temps, se sont montrées extraordinairement
faibles, hypocrites et inconstantes. Les gouvernements successifs
avaient abandonné la question des OGM à des vents
contradictoires venus de l'Europe, des scientifiques, de l'opinion
et, sanction de cette lâcheté, de la justice ! Tout
d'abord l'Union européenne, qui a imposé un moratoire
en 1999 puis sa levée en 2004, mais aussi une directive protectrice
non respectée par la France ; ensuite les scientifiques,
dont les avis se suivent et ne se ressemblent pas, montrant chaque
jour l'étendue des incertitudes ; enfin le mouvement syndical
et associatif, car la France, un des leaders des cultures expérimentales
d'OGM dès la fin des années 1980, n'a connu un débat
public sur le sujet qu'à partir de 1996 et ce, grâce
à une vigilance citoyenne.
La décision
d'Orléans permet de rattraper le temps perdu et d'aller encore
plus loin. Regardons autour de nous : nombre de gouvernements, échaudés
par les grands scandales de santé publique et à l'écoute
de leurs opinions, ont pris les devants et font montre d'une extrême
prudence. L'Allemagne est en pointe, avec une loi de novembre 2004
très protectrice et dissuasive, qui engage une responsabilité
totale des producteurs et des cultivateurs d'OGM en cas de contamination.
En novembre 2004 également, l'Italie a publié un décret
sur la coexistence des cultures et imposé un moratoire jusqu'à
fin 2005. Tout récemment, le Danemark a prévu la constitution
d'un fonds national d'indemnisation obligatoire abondé par
les cultivateurs d'OGM à hauteur de 13,4 euros par hectare
et par an, cela afin de compenser l'absence d'assurance privée
en cas de contaminations. Enfin, les Suisses, déjà
dotés de la très stricte Genlex de 2004, viennent
de voter par référendum en faveur d'un moratoire de
cinq ans sur les plantations d'OGM, désavouant le gouvernement
en place. L'Autriche enfin, qui a pris la présidence de l'Union
et va organiser la première conférence européenne
sur les OGM, a daigné consulter ses citoyens dès 1997
et interdit les cultures transgéniques.
Dans tous les
grands pays démocratiques, les gouvernements ont pris la
mesure de l'enjeu OGM, rien de moins qu'une tentative de privatisation
par brevets de l'essentiel de l'énergie alimentaire mondiale
(soja, riz, maïs, blé) et du patrimoine génétique.
Unique dans son genre, la France promouvait les OGM à reculons,
par une série de faits accomplis. C'en est désormais
fini. La nature est un tout qui impose des choix. Nous invoquons
un état de nécessité partout où des
plantes OGM sont cultivées ou expérimentées
en champ. Dorénavant, il y a un droit de détruire
pour chaque citoyen et un devoir d'interdire pour l'Etat. Nous exigeons
la création d'un fonds d'indemnisation pour les contaminations
avérées, une réorientation citoyenne des crédits
de recherche, l'interdiction de toute mise en culture d'OGM et la
neutralisation des cultures existantes, enfin l'organisation dans
les mois qui viennent d'un référendum national sur
la question des OGM.
Pour Gandhi,
la fonction de l'action non violente était de rendre visible
la violence cachée des institutions, du "désordre
établi" ; de même, nous avons voulu rendre visible
la violence faite aux paysans, aux citoyens, à la science,
à la démocratie, au simple devoir de gouverner. La
justice française l'a enfin compris, que tous en tirent les
conséquences.
Francine Bavay,
Yves Contassot, Renaud De Wreden, François Dufour, Fabienne
Glasson, Philippe Matet, Annette Rimbert, Xavier Timoner sont faucheurs
volontaires.
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