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Cela ressemble un peu au jeu des sept familles. Les participants
sont 146, un par Etat membre de l'Organisation mondiale du commerce
(OMC). Ils commenceront leur partie lors de la réunion de
l'OMC à Cancun, touristique station balnéaire mexicaine,
du 10 au 15 septembre. Le jeu consiste à s'échanger
des cartes, à en demander et à en offrir. Chaque carte
représente l'un des nombreux «services» apportés
ou vendus aux consommateurs de la planète : assurances, audiovisuel,
éducation, distribution d'eau, santé, télécommunications,
transport, tourisme ou plis postaux...
Lorsqu'un
pays se défausse d'une carte sur la table de ce casino planétaire,
cela signifie qu'il accepte de libéraliser ce secteur, de
l'ouvrir à la concurrence des entreprises des
145
autres joueurs. Le joueur mandaté par l'Union européenne
(1) s'appelle Pascal Lamy Imaginez-le, très sérieux
derrière ses lunettes discrètes, un petit drapeau
européen flottant sur son coin de table, fixant un à
un ses
interlocuteurs : «Dans la famille distribution d'eau, je voudrais
le Canada, la Chine, les Etats-Unis et le Nigeria.» Si l'un
de ces quatre pays souhaite répondre favorablement, il posera
sa carte «distribution d'eau» à la vue de tous.
Pascal Lamy se frottera alors les mains et ne pourra retenir un
sourire de satisfaction. Il pense aux PDG de Suez et de Vivendi,
les deux groupes européens - français de surcroît
- qui détiennent déjà 70 % du marché
mondial de l'eau. Ils seront ravis de pouvoir conquérir de
nouveaux horizons.
Imaginez...
Le sourire de Pascal Lamy tombe au moment où le redoutable
joueur états-unien, Robert Zoellick, ancien conseiller de
Reagan, prend la parole. «Dans la famille enseignement supérieur,
je voudrais le Brésil, l'Inde et l'Union européenne.»
Harvard installant une université privée en face de
la Sorbonne ! Une goutte de sueur perle sur le front du négociateur
européen. S'il ne lui accorde pas cette carte, cet ultra-libéral
de Zoellick refusera sûrement de se débarrasser de
celle sur l'énergie que Pascal Lamy compte bien demander
au prochain tour. EDF gérant le réseau électrique
de New York vaut bien une succursale d'Harvard face à la
Sorbonne. Qu'importent les manifs qui ne manqueront pas d'avoir
lieu. Imaginez...
POUR 1500 MILLIARDS DE DOLLARS
Cette
brève fiction est bien sûr imagée et simplifiée.
Mais elle illustre le principe de
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LE
MARCHÉ DES SERVICES
Tous
les services sont concernés : le marché est
divisé en douze grands secteurs (et 160 sous-secteurs).
1.
Services fournis aux entreprises (comptabilité, conseils
juridiques, médecine du travail, maintenance informatique,
publicité, etc.)
2.
Communication (courrier, téléphone, internet,
production cinémato-graphique, audiovisuel, etc.)
3.
Construction
4.
Distribution (eau, grandes surfaces, etc.)
5.
Education
6.
Environnement ( voirie, assainissement, etc.)
7.
Services financiers (banques assurances, etc.)
8. Santé et services sociaux
9.
Tourisme et voyage
10.
Services récréatifs, culturels et sportifs
11.
Transports(maritime, aérien, terrestre)
12.
Autres services (tout ce qui n'entre pas dans les onze secteurs
précédents)
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l'AGCS,
l'Accord général sur le commerce des services, signé
en 1994 et toujours en discussion. L'AGCS s'inscrit dans la foulée
des accords du Gatt
(Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce)
initiés en 1986. Le Gatt a été le cadre d'une
réduction sans précédent des droits de douanes
et des barrières non tarifaires facilitant la circulation
de marchandises entre pays, même si certaines exemptions perdurent,
notamment
pour les produits agricoles. L'objectif est aujourd'hui d'étendre
cette libéralisation aux services qui représentent
déjà un marché de plus de 1500 milliards de
dollars un quart des échanges mondiaux principalement dans
le tourisme et les transports. L'AGCS est présenté
comme un instrument de régulation de la mondialisation pour
mettre de l'ordre dans les 1900 traités commerciaux bilatéraux
ou multilatéraux déjà signés. Cela,
bien sûr, pour le plus grand bonheur de tous, nous dit l'OMC.
Car les négociations qui s'engagent à Cancun concernent
au plus près notre vie quotidienne.
1. L'AGCS est-il bon pour l'humanité ?
«Pour
promouvoir le bien-être de l'homme au sens large, la politique
commerciale joue un rôle très important, à la
fois en stimulant la croissance et en empêchant les conflits»,
assure l'Organisation mondiale du commerce. Les esprits alertes
auront sans doute constaté une baisse notable du nombre de
conflits dans le monde depuis quinze ans et une réduction
encore plus visible de la pauvreté. Mais peut-être
faut-il éviter tout cynisme déplacé ? Selon
un rapport du Sénat, rendu public en juillet 2003, l'AGCS
est bon pour la France, «troisième exportateur mondial
de services après les États-Unis et le Royaume-Uni»,
pour l'Union européenne et les pays en développement.
Que l'AGCS soit une aubaine pour les grands groupes français,
personne n'en doute ! Mais les intérêts d'une multinationale
française coïncident-ils avec ceux des citoyens africains
ou sud-américains ?
L'AGCS
est bon pour le commerce, c'est tout. Jusqu'à preuve du contraire,
les échanges commerciaux ne sont pas les principaux vecteurs
de développement et de bienêtre. Difficile, en tout
cas, d'en convaincre une ouvrière chinoise du textile travaillant
pour des marques à la mode. «l'OMC se moque des modes
de production. Travail des enfants ou respect de l'environnement
ces critères seraient considérés comme discriminatoires,
comme un obstacle à la concurrence», accuse Alain Lecourieux,
ingénieur et spécialiste de ce dossier au sein d'Attac.
On le constate au sujet du moratoire européen sur les OGM
(organismes génétiquement modifiés) contestés
au sein de l'OMC par l'Argentine, le Canada ou les Etats-Unis.
2. L'AGCS menace-t-il les services publics ?
«Récemment,
les négociations et l'AGCS lui-même sont devenus la
cible de critiques hostiles et trahissant un manque d'information.
Des nouvelles alarmistes sont inventées et colportées
aveuglément, aussi peu plausibles soient-elles, s'émeut
l'OMC. On prétend, par exemple, que le droit de maintenir
des services publics et le pouvoir de faire appliquer les normes
en matière de santé et de sécurité sont
menacés, alors que l'un et l'autre sont explicitement préservés
en vertu de l'AGCS.» «On», ce sont les 200 000
participants à la rencontre altermondialiste du Larzac en
août ou les enseignants en grève au printemps. Les
sénateurs aussi se sont inquiétés : «L'Europe
doit néanmoins veiller à faire respecter le modèle
social européen et protéger la notion de service public
ainsi que la diversité culturelle.» Autant de «gogos»
prompts à avaler n'importe quelle rumeur ? Oui et non. En
théorie, tout service peut être inclus dans les négociations,
mais cela reste à la discrétion de chaque Etat. UUnion
européenne s'est bien gardée de soumettre à
la négociation des secteurs sensibles comme l'éducation,
la santé ou la culture. «L'Union n'a de toute façon
jamais proposé à l'OMC d'ouvrir des secteurs qui n'ont
pas déjà été libéralisés
au sein de l'espace communautaire», précise Alain Lecourieux.
La
première menace qui pèse sur nos services publics,
ce sont les politiques nationales de privatisation lancées
par le gouvernement Balladur, poursuivies par celles de Juppé,
Jospin et Raffarin.
La
deuxième menace est l'Union européenne elle-même.
Depuis dix ans, un flot ininterrompu de directives de libéralisation
vise le service public. Les négociations autour de l'AGCS
constituent en fait une menace plus lointaine, en troisième
rang. Mettre en avant la privatisation des services publics pour
combattre l'AGCS est une erreur stratégique. Le traité
offre d'ailleurs la possibilité à chaque Etat d'introduire
ses propres règles, comme la soumission d'entreprises privées
à des obligations de services publics, pour la distribution
du courrier ou de l'eau par exemple. «Concernant l'éducation,
la stratégie du capitalisme n'est pas de racheter la Sorbonne,
mais de capter la demande et les dépenses liées aux
services éducatifs. Centrer sur les services publics, c'est
apparaître comme défensif. On ne pose pas la question
de l'efficacité du service public et on néglige d'autres
secteurs clés comme la finance, estime Alain Lecourieux.
Cela signifie aussi défendre des entités prédatrices
dans les pays du Sud : EDF par exemple.»
3. L'AGCS bénéficie-t-il aux pays
du Sud ?
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"Il
faut accroître la transparence de l'OMC"
L'AGCS
risque de fragiliser les pays du Sud. Partagez-vous cette
inquiétude ?
Tout d'abord,
les pays en voie de développement obtiennent des contreparties
dans les services où ils ont des avantages comparatifs
: lorsque leur main d'oeuvre est moins chère ou lorsqu'ils
sont très compétents dans un secteur, comme
l'informatique en Inde. Mais je suis d'accord avec l'idée
qu'il existe un vrai déséquilibre. Le Nord impose
son agenda et il y a évidemment des risques. Si, par
exemple, ces pays peuvent développer leur réseau
de distribution d'eau sans recourir aux investissements étrangers
ou à la privatisation, tant mieux. Rien ne les y oblige.
Sinon, il leur appartient de s'entourer de toutes les protections
nécessaires. La responsabilité des États
ne disparaît pas. Plutôt que de s'opposer formellement
à la libéralisation, il s'agit de réfléchir
à ses conditions.
Étes-vous favorable à la définition
de biens publics mondiaux comme le proposent les altermondialistes
?
Cette
notion n'est pas contradictoire avec la libéralisation.
Il ne faut pas confondre la reconnaissance de ce principe
et la participation des acteurs à la gestion d'un bien
public. Des acteurs privés peuvent très bien
être astreints à un cahier des charges comportant
des obligations de services publics. Les solutions les plus
adaptées s'orientent d'ailleurs vers un partenariat
public-privé. En France, est-ce que l'existence d'écoles
privées altère le bien public qu'est l'éducation
? Il faut encadrer très sévèrement les
obligations d'un acteur privé mais ce n'est pas en
le diabolisant que nous pourrons avancer.
Le mouvement altermondialiste a au moins permis le débat...
Il faut
absolument qu'il y ait ce type de débat. Il faut accroître
la transparence de l'OMC et créer en son sein un conseil
où sera représentée la société
civile. Mais ce sont les pays en voie de développement
qui sont le plus hostiles à l'entrée des ONG
au sein de l'OMC. Tous les problèmes du monde ne sont
pas réductibles à une opposition entre partisans
de la logique marchande et résistants héroïques
au néo-libéralisme. Là où je crois
que le discours altermondialiste entre dans une impasse, c'est
lorsqu'il propose de détruire l'OMC. On ne peut pas
demander davantage de régulation et vouloir supprimer
les institutions de régulation, même si elles
sont imparfaites. Ou alors, qu'on fasse des propositions alternatives
! Justement, des ONG proposent d'introduire des clauses sociales
et environnementales dans l'OMC... Ce sont les pays en voie
de développement qui sont les plus fortement opposés
à ce que ces clauses soient prises en compte. Les pays
émergents pensent qu'elles correspondent aux intérêts
commerciaux des pays du Nord, y compris sur le plan social.
Les pays européens sont isolés, coincés
entre les pays en voie de développement et les Etats-Unis
qui, derrière un discours favorable, ne sont pas prêts
à s'engager sur cette voie. Cet état de fait
est évacué par le discours altermondialiste.
Recueilli
par Ivan du ROY
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Oui,
répond l'OMC. Grâce à leur faible coût
en main d'oeuvre, les pays en voie de développement ne pourront
que profiter de l'ouverture des marchés des pays riches.
«L'AGCS est un instrument de domination du Nord sur le Sud»,
rétorque Alain Lecourieux. «Je suis d'accord avec l'idée
qu'il y a un vrai déséquilibre. Le Nord impose son
agenda», reconnaît
Zaki Laïdi ,
conseiller spécial de Pascal Lamy (lire l'entretien ci-contre).
La
puissance financière, la technologie et le savoirfaire se
trouvent au Nord. On imagine mal une banque gabonaise installer
une agence sur les ChampsÉlysées ou une société
péruvienne s'occupant de l'assainissement d'eau de la ville
de Lyon. Et comment imposer au Mali qu'il traite aussi favorablement
une entreprise européenne qu'une entreprise locale, comme
l'exige une clause du traité ?
Les
marchés européens s'ouvriront en fait à ceux
qui en ont les moyens : les entreprises nord-américaines
et japonaises principalement. Certains secteurs européens
qui intéressent les «économies émergentes»
resteront pour l'instant fermés, à l'instar du secteur
audiovisuel malgré les demandes d'ouvertures déposées
par le Brésil et l'Inde (ainsi que les Etats-Unis et le lapon).
«Les
douze grands secteurs n'ont rien de mondiaux. L'école primaire,
par exemple, n'est pas un problème mondial. J'en distingue
seulement quatre qui sont vraiment mondiaux : les services financiers,
le tourisme, les transports aériens et maritimes et les services
aux entreprises.
L'OMC
ne doit traiter que ce qui est vraiment mondial. Sinon, on précipite
la mondialisation, ajoute le militant d'Attac. Et on peut s'interroger
sur les capacités du capitalisme à satisfaire les
besoins fondamentaux des populations.» Si l'Union européenne
est assez solide pour imposer des «obligations de services
universels» aux multinationales, qu'en sera-t-il pour les
pays aux institutions fragiles, où la corruption continue
de sévir ?
On
peut craindre que les groupes privés ne s'intéressent
qu'à la demande solvable comme c'est le cas pour la distribution
d'eau. «Même lorsqu'une société transnationale
peut faire preuve d'un sens des responsabilités dans la gestion,
il n'en reste pas moins que sa raison d'être n'est tout simplement
pas de servir les intérêts du public ni d'assurer la
conservation à long terme des ressources», écrivent
Maude Barlow et Tony Clarke(2).
Malgré
la libéralisation partielle de la distribution d'eau dans
le monde, 1,1 milliard de personnes n'ont toujours pas accès
à l'eau potable. L'ancien directeur du Fonds monétaire
international (FMI) et gouverneur honoraire de la Banque
de France, Michel Camdessus, qui est loin d'être un dangereux
gauchiste, travaille d'ailleurs sur le projet d'une agence mondiale
de l'eau. Autre déséquilibre qui scandalise Alain
Lecourrieux : le FMI accorde des prêts aux pays en voie de
développement à condition qu'ils... libéralisent
les services.
Sur
146 États, vingt-six ont rendu public leurs offres mi-juin
2003. Un réel effort de transparence. Ces documents sont
cependant d'une lecture ardue. Les offres de l'Union européenne
s'étalent sur plus d'une centaine de pages. «Même
lorsqu'on a bien compris le traité, il faut être familier
du secteur ou du sous-secteur concemé et regarder les annexes
qui ont la même valeur juridique que le traité. Si
on ne possède pas les compétences adéquates,
on peut passer à côté dune montagne sans la
voir», avertit Alain Lecourieux.
Le
principal problème est l'irréversibilité des
engagements. Un Etat ne peut modifier le traité avant trois
ans et devra en échange offrir des compensations commerciales
aux autres membres. Cela risque de limiter leur liberté institutionnelle.
Les négociations sont totalement multilatérales, argumentent
les défenseurs du traité. «Qui sait qu'au sein
de l'OMC les décisions sont prises à l'unanimité
? Même les plus forts sont obligés de négocier
avec les plus faibles, détaille Zaki Laïdi. Ce qui pose
d'ailleurs des problèmes de consensus, comme sur les médicaments
génériques où les États-Unis bloquent
la décision.» «C'est un faux multilatéralisme
à cause de la terrible asymétrie entre le Nord et
le Sud, répond Alain Lecourieux. Et le processus de décision
pose problème : les parlements nationaux ou européen
sont mis devant le fait accompli. Il devrait y avoir une évaluation
préalable avant chaque décision.»
Qui
croire ?
Le
débat autour de l'AGCS n'aurait probablement pas eu lieu
si le mouvement altermondialiste n'avait pas soulevé le lièvre
en 1999, lors d'une
réunion
de l'OMC à Seattle. Avec une revendication : «Subordonner
le droit des affaires
au droit des personnes». Selon ces principes, «il faut
contester l'intégralité de ce traité scélérat»,
estime Alain Lecourieux. L'Union européenne peut-elle être
un instrument de cette régulation sociale et environnementale
? Oui, répète le commissaire européen chargé
du commerce, Pascal Lamy. «C'est un vrai problème que
l'Europe en tant qu'instrument de cette gouvernance ne soit pas
plus un enjeu de la campagne», déclarait-il à
TC avant l'élection présidentielle (TC n° 3011).
Deux ans plus tard, rien n'a changé. Les politiques nous
ont-ils dit ce qu'ils pensaient de l'AGCS ? Silence radio.
IVAN
DU ROY
(1)
Ainsi que les dix nouveaux adhérents : Chypre, Estonie, Lettonie,
Lituanie, Hongrie, Malte, Pologne, République tchèque,
Slovaquie, Slovénie.
(2) L'or bleu, l'eau, le grand enjeu du XXI` siècle, Fayard,
2002
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